Cultiver l’art d’habiter



Dans un rapport au monde qui semblait dériver de plus en plus vers le « hors-sol » (mondialisation des échanges, développement du distanciel, tyrannie de la vitesse), l’écologie culturelle nous invite à « atterrir » pour reprendre l’expression de Bruno Latour. Nous ne nous posons pas simplement quelque part, nous sommes invités, individuellement et collectivement, à habiter, c’est-à-dire à nous réapproprier nos espaces de vie.


Nos territoires du quotidien, de l’échelle nationale à l’échelle locale, nous paraissent plus familiers quand nous comprenons qu’ils abritent des milieux riches de ressources alimentaires et énergétiques, des matériaux et des architectures, des savoir-faire et connaissances vernaculaires transmises à travers les générations, des histoires inscrites sur le temps long, des laboratoires d’innovations politiques. Le paysage qui nous entoure n’est pas qu’un décor que nous ne faisons que traverser, voire que nous finissons par oublier. Il nous invite à penser notre appartenance à des écosystèmes complexes et à des trajectoires humaines riches.


Habiter signifie transformer le monde et se laisser transformer par le monde. Cette interaction réciproque va à l’encontre d’une simple maîtrise de la nature par l’homme. Celui qui habite compose avec les milieux naturels et avec l’espace qu’il occupe, lesquels avaient une existence avant lui et existeront après lui. Cette conscience accrue suppose de concevoir l’État, sa région ou sa commune comme des terrains culturels qu’il est possible d’activer dans le présent. Nos patrimoines se situent à l’interaction homme-nature et peuvent être redécouverts en exhumant auteurs locaux, fonds d’archive, témoignages, photographies, mais aussi en retrouvant le désir simple de l’excursion autour de chez soi. Nous devons renouer avec le plaisir d’observer et l’art de décrire.


Comme le disait Peter Berg, penseur de l’écologie, en 1986 : « Le lieu dans lequel vous vivez est vivant, et vous faites partie de sa vie. Quelles sont alors vos obligations à son sujet, quelle est votre responsabilité vis-à-vis du fait que ce lieu vous accueille et vous nourrit ? Qu’est-ce que vous allez faire concrètement pour lui rendre la pareille ? ».

Habiter n’est pas possible sans un éveil qui nous rend plus attentifs, plus disponibles. Il développe en nous un esprit critique qui rend justice à l’espace comme source possible d’épanouissement, de développement et de bien-être. Le droit d’habiter un espace digne est tout aussi fondamental que l’accès à l’éducation. Notre environnement de vie a un impact, comme l’intensité de nos liens sociaux et la présence d’un système scolaire robuste, sur les possibilités qui nous seront offertes tout au long de notre parcours de vie.





Nicolas Escach